Il y a quelques années, quelqu'un nous a demandé quel film nous avait le plus marqué. Pas le préféré, pas le meilleur. Celui qui avait changé quelque chose.
On a mis du temps à répondre. Pas parce qu'il n'y en avait pas. Parce qu'il y en avait un, très précis, et qu'on n'avait jamais vraiment réfléchi à pourquoi celui-là plutôt qu'un autre.
C'est une question bizarre à poser. Et pourtant presque tout le monde a une réponse.
Ce n'est pas une question de qualité
Les œuvres qui nous construisent ne sont pas forcément les meilleures qu'on ait vues ou lues. C'est même rarement le cas.
Ce sont celles qui sont arrivées au bon moment. Quand on avait seize ans et qu'on cherchait quelque chose sans savoir quoi. Quand on traversait une rupture et qu'un album a mis des mots sur ce qu'on n'arrivait pas à formuler. Quand on a lu un livre par hasard dans une période de transition et qu'il a répondu à une question qu'on ne s'était pas encore posée.
Le timing fait tout. La même œuvre vue cinq ans plus tôt ou cinq ans plus tard n'aurait probablement rien provoqué.
Ce qu'elles font, exactement
C'est difficile à décrire avec précision. Mais on reconnaît l'effet après coup.
Ça peut être un élargissement. On voit quelque chose qu'on n'avait jamais vu représenté, une façon d'être, une façon de penser, et quelque chose s'ouvre. On réalise que c'est possible, que ça existe, que d'autres ont ressenti ça avant nous.
Ça peut être une confirmation. On portait quelque chose de flou depuis longtemps et une œuvre le nomme enfin. Pas un choc, plutôt une reconnaissance. Un "c'est exactement ça".
Ou ça peut être une rupture. On pensait aimer un certain type de films, de musique, de livres, et une œuvre vient tout redistribuer. Après, les anciens goûts semblent un peu petits.
Ces trois effets ont un point commun. Ils ne laissent pas les choses comme avant.
Pourquoi on les oublie
C'est là que ça devient intéressant.
Ces œuvres fondatrices, on devrait s'en souvenir parfaitement. Elles comptent. Et pourtant on les perd souvent de vue. On ne les cite pas quand on parle de nos goûts. On les range quelque part et on continue.
Peut-être parce qu'au moment où elles sont arrivées, on n'avait pas les mots pour ce qu'elles provoquaient. On a juste vécu l'effet sans l'étiqueter. Et sans étiquette, le souvenir reste flou.
Peut-être aussi parce qu'on grandit dans nos goûts et qu'on finit par trouver ces œuvres moins sophistiquées qu'on le pensait. On les dépasse, en quelque sorte. Mais les dépasser ne veut pas dire qu'elles ne comptent plus.
Elles font partie de ton identité culturelle
L'identité culturelle, c'est souvent présenté comme les goûts qu'on affiche. Les références qu'on glisse dans les conversations. Les listes qu'on partage.
Mais la partie la plus intéressante, c'est ce qu'on ne montre pas forcément. Les œuvres qui nous ont façonnés avant qu'on sache ce qu'on aimait vraiment. Celles qu'on a consommées dans un état de vulnérabilité ou d'ouverture particulière.
Elles disent quelque chose sur les moments charnières. Sur ce dont on avait besoin à un moment précis de sa vie. Sur la personne qu'on était en train de devenir.
C'est pour ça que la question "qu'est-ce qui t'a construit" est souvent plus révélatrice que "qu'est-ce que tu aimes".
Essaie de les retrouver
On ne dit pas qu'il faut faire un bilan ou remonter toute sa vie culturelle. Juste que l'exercice a quelque chose d'utile.
Prendre dix minutes. Penser à une période de ta vie, pas forcément la plus heureuse. Et se demander ce qu'on écoutait, regardait, lisait à ce moment-là. Ce qui était là, en fond, pendant que les choses se passaient.
Souvent quelque chose remonte. Un album qu'on avait mis en boucle. Un livre qu'on avait lu trop vite parce qu'on ne pouvait pas s'arrêter. Un film qu'on avait vu seul un soir et dont on avait du mal à parler après.
Ces œuvres méritent d'être notées. Pas pour les partager. Pour s'en souvenir. Pour voir ce qu'elles dessinent ensemble.
Et toi, tu te souviens de l'œuvre qui a changé quelque chose ? Le film, le livre, l'album. Celui qui était là au bon moment.